GO GO GO, LE RAP SOUTERRAINE

Depuis le début de l’année 2019, nous observons, avec la Souterraine, l’évolution du rap souterraine (« underground en français et au féminin ») – genre nécessaire du futur de la chanson francophone : le rap est partout, les femmes y sont nulle part, il est objectivement impossible qu’il en soit ainsi pour toute la vie.

Depuis le début de l’année 2019, nous observons, avec la Souterraine, l’évolution du rap underground féminin, essentiellement sur Instagram, là où il vit. Notre postulat de départ : il faut ouvrir plus largement nos directions artistiques au rap, et il faut le faire par le prisme des rappeuses puisqu’elles y sont ultra minoritaires – l’unique référence en la matière, Diam’s, a maintenant l’âge de leurs mamans depuis longtemps.

Notre première démarche a été de co-construire un travail de collectage avec feu le compte instagram @rap2filles, seul concours de freestyle 100% féminin sur instagram, géré par le beatmaker Ocho Doble : c’est ainsi un monde de freestyles auto-filmés qui s’est révélé devant nos yeux et nos oreilles. La pratique du freestyle est la première expression pour tous les rappeurs amateurs, les freestyle sont très souvent filmés pour participer à un concours organisé sur instagram, et ne dure pas plus d’une minute, la durée maximale tolérée par le réseau social pour un contenu vidéo. Le concours le plus influent est @1minute2rap, à l’hyper-croissance qui frôle le million d’abonnés – @rap2filles, notre partenaire en comptait moins de 10 000.

Avec @rap2filles, nous avons co-organisé 2 concours en juillet 2019 et en février 2020 pour recruter les participantes. De ces premières recherches, nous avons réalisé 2 mixtapes avec au total 25 rappeuses amatrices, proposant pour la plupart pour l’occasion leur premier son officiel, leur première réelle chanson de plus d’une minute, construite avec un refrain et plusieurs couplets. Pas si simple, d’autant qu’il faut savoir enregistrer sa voix chez soi, pour les mieux équipées, et plus souvent au studio du quartier ou du coin. Mêmes minimes, ce sont vite des frais à engager, une part significative d’entre elles étant dans une situation socio-professionnelle très précaire et très instable, rien n’est fluide. Le plus complexe reste tout de même la clearance d’une typebeat, production instrumentale postée sur youtube ou sur beatstars avec une licence d’exploitation à acheter – de 25 euros pour une exploitation limitée à quelques milliers de streams et non-exclusive (d’autres rappeurs peuvent aussi l’utiliser) à plusieurs centaines d’euros pour l’exclusivité illimitée. Enfin, pour sortir un morceau sur les plateformes, elles doivent payer une redevance à un agrégateur digital (30 ou 40 euros par titre), exploité sans aucun autre service. Celles qui l’ont déjà expérimenté en sont rapidement revenues : difficile seule, sans promotion ni budget marketing, de dépasser les 10000 streams sur toutes les plateformes. En bref, une galère financière pour démarrer une carrière depuis six pieds sous terre.

L’autre constat c’est l’absence totale de concert, finalement assez évidente puisqu’aucune n’a réellement de répertoire de plus de quelques chansons, maquettées vite-faites sur leur téléphone. Notre priorité a été d’organiser des scènes ouvertes exclusivement féminines, pour donner à voir ces artistes en herbe appréhender le spectacle vivant, leurs premiers pas de rappeuse hors des réseaux sociaux, dans le concret du monde. Et apprécier les progrès en temps réel. 4 ont eu lieues depuis décembre 2019, l’occasion notamment d’apercevoir le charisme grass roots de Turtle White, ou l’éclectisme de Jaï Rafa.

Nos 2 mixtapes de titres autoproduits sont sorties le 29 novembre pour le Volume 1 et le 19 juin pour le Volume 2. Succès d’estime très satisfaisant, résumé par cette chronique de Rebecca Manzoni dans POP N CO sur France Inter, un article de Clio Weickert dans 20 minutes et une invitation pour jouer une soirée rap souterraine au Printemps de Bourges avec Casey en tête d’affiche et 5 rappeuses issues des 2 volumes, avant que la covid n’annule le Printemps. On a eu aussi droit à une émission spéciale de Par les temps qui courent sur France Culture avec Turtle White, Ossem et Bérénice Cloteaux-Foucault au micro de Marie Richeux – coup double pour Turtle White sur France Culture, qui a aussi été invité dans les Carnets de la création. Les jalons sont posés, mais pour approfondir ce travail d’émergence du rap féminin underground, il faut du temps, de la confiance et des moyens.

Voilà donc GOs, le rap souterraine, qui vient : pour la première fois la Souterraine produit un disque (c’est-à-dire qu’elle embauche des rappeuses pour l’enregistrement d’un album et finance sa production). L’album GOs est accompagné d’un spectacle vivant (un concert, quoi) dont la création aura lieu à la Soufflerie, à Rezé, près de Nantes, du 29 mars au 2 avril. Chaque représentation du spectacle accueille en première partie une scène
ouverte locale 100% féminine. Cette scène ouverte encourage l’émancipation des débutantes, et nous permet d’approfondir les recherches et repérages de nouvelles rappeuses émergentes à intégrer pour la suite du projet, en partenariat avec les structures locales (salles de concert, associations spécialisées) et via nos réseaux (organisation de concours de freestyles en ligne pour repérer géographiquement les futures participantes).

Post-scriptum : le projet s’appelle GOs pour « y aller » comme dans « let’s go », et parce qu’une go est une meuf, une fille, en argot urbain. On espère qu’on en entendra parler ces prochaines années.

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